Archive for mai, 2011

Hyperactivité : quand le méthylphénidate fait son marché

mai 1, 2011 - 7:30 2 Comments

Vous ne parviendrez jamais à faire des sages, si vous ne faites pas d’abord des polissons. (Rousseau)

Prologue

Sous le titre « enfants hyperactifs : gare à la pilule de l’obéissance », le journal Le Point a publié sur le net le
29/04/11 sous la plume de Gwendoline Dos Santos un rapport du Dr Bruno Toussaint, rédacteur en chef de la revue Prescrire qui, en l’absence de toute publicité, sponsor, actionnaire ou subvention assure une parfaite indépendance vis-à-vis des laboratoires pharmaceutiques.
Le numéro du mois de mai 2011 du Journal des professionnels de la petite enfance titre « hyperactivité… Le mal du XXIe siècle ? ».
A cette question, le Dr Toussaint répond : « vu l’intérêt grandissant pour les médicaments traitant cette pathologie, ce n’est pas impossible. »
Gwendoline Dos Santos ajoute dans son article sur Le Point.fr :
« En effet, même si sa prescription est très encadrée en France (classe des stupéfiants), le méthylphénidate s’est fait une véritable place sur le marché. Entre 2004 et 2009, le nombre de boîtes, tous dosages confondus, remboursées par la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés est passé de 171 274 à 274 186, soit une augmentation de 60 %. Et les chiffres ne risquent pas de fléchir. Aux deux marques, la Ritaline® et son homologue le Concerta® déjà commercialisés dans les pharmacies françaises, est venue s’ajouter une troisième, le Quasym®.  »

Trois marques différentes pour le même produit ce qui permet au passage à certains médecins, enveloppés de leur cape de pouvoir médical absolu, de parvenir à leurrer les parents récalcitrants.
J’ai l’exemple précis d’un médecin qui voyant que des parents refusaient la Ritaline® prescrivait le Concerta® sans bien sûr dire qu’ils contiennent la même molécule et en faisant en plus du chantage puisque les parents se retrouvaient contraints à accepter le traitement s’ils voulaient bénéficier d’un certificat pour demande d’aménagement scolaire et d’une aide thérapeutique par le centre de soin. Voilà un parfait exemple d’abus de pouvoir médical.

Effets indésirables

Il est sûr qu’il est plus facile d’opter pour la prise quotidienne d’un médicament afin de calmer son bambin que d’accepter un long suivi thérapeutique, éducatif et parfois social, en plus des profonds changements à opérer au sein de la sphère familiale. Pour autant, méfiance !
« Les dérivés amphétaminiques, comme on l’a vu avec le Mediator®, ne sont pas toujours bons pour la santé ! » prévient Bruno Toussaint, qui a souvent alerté, dans les pages de sa revue, sur les effets indésirables de cette molécule. Ils ont tendance à exciter le cerveau et le système cardio-vasculaire. Ils peuvent perturber le fonctionnement cardiaque et conduire jusqu’à l’arrêt du coeur ; le méthylphénidate est d’ailleurs incriminé dans plusieurs décès aux États-Unis. Ce dérivé amphétaminique entraîne aussi une diminution de l’appétit, qui, chez l’enfant, peut se traduire par un retard de croissance allant de 1 à 1,5 cm par an, en particulier la première année de traitement. Par ailleurs, à doses usuelles, il peut entraîner des hallucinations visuelles et tactiles mettant souvent en scène des insectes, des serpents ou des vers… Sans parler de la dépendance qui se développe.

Les thérapies

« Ce qu’il est important de comprendre, c’est que le méthylphénidate n’est pas un médicament qui sauve des vies, c’est un médicament qui traite les symptômes uniquement » , explique Bruno Toussaint. « Il faut reconnaître qu’il existe des cas d’enfants hyperactifs très difficiles et qu’avec ce médicament l’enfant se porte mieux. Mais ces cas sont rares et il existe bien d’autres solutions à mettre en place avant d’en arriver à la prescription de cette molécule, dont on ne connaît pas très bien les effets au long cours. » D’ailleurs, dans 75 % des cas, les thérapies comportementales sont efficaces chez les enfants présentant une hyperactivité avec troubles de l’attention.
La rigueur est donc de mise, car « le méthylphénidate expose à des risques disproportionnés en cas de dérapage de prescription chez les enfants simplement turbulents » , indique Bruno Toussaint. Il faut bien mesurer l’ampleur des troubles d’un enfant « hyperactif » et tenter toutes les autres solutions avant d’accepter de le dompter à coups de Ritaline® et consorts, qui « doivent absolument rester le dernier recours dans le traitement de l’hyperactivité de l’enfant » . Un recours qui, selon le patron de Prescrire, est globalement d’une « efficacité bien modeste ».
Il faut savoir aussi qu’en dehors une forme d’hyperactivité particulièrement invalidante et lourde, encore une fois rare mais nécessitant l’aide médicamenteuse, les études tendent à prouver qu’arriver à l’adolescence les deux groupes de sujets (ceux ayant bénéficier du méthylphénidate et ceux qui n’en ont pas pris) se retrouvent sur le même plan de stabilité comportementale et attentionnelle. Tout s’explique quand on sait que l’hyperactivité, qui correspond à un ralenti des connexions cérébrales (d’où l’efficacité des substances amphétaminiques) tend majoritairement à diminuer avec la maturité du système nerveux, donc à l’adolescence.

Point de vue personnel

Ces articles ont suscité bien des commentaires en tous genres entre parents bien contents d’avoir trouvé une pilule pouvant amener un peu plus de calme et ceux qui ne comprennent pas pourquoi on cherche à l’heure actuelle à rendre l’enfant sage à coups de médicaments. Chacun réagit plus ou moins viscéralement en fonction de son vécu en oubliant que tous les enfants ne sont pas hyperactifs de la même manière. Les médias ont même tendance à mettre sous le même vocable l’hyperactif, l’enfant-roi, l’enfant-tyran, etc .

Amalgames

Je me souviens de la préparation d’une émission de télévision : on m’avait demandé de présenter des enfants hyperactifs. Finalement j’ai choisi de ne pas y aller car la chaine s’intéressait plus aux enfants-tyrans qu’aux hyperactifs. Pourquoi ? Parce que c’est tout simplement plus vendeur au niveau de l’audimat car encore plus spectaculaire !! J’en ai eu la confirmation par la suite en échangeant avec les journalistes préparant l’émission. Le problème est que les téléspectateurs ont pu faire l’amalgame entre ces troubles.

La psychomotricité face à l’hyperactivité

En tant que psychomotricien prenant en charge depuis 1978 des enfants hyperactifs, je tiens à donner quelques précisions :

1 – derrière le terme actuel « hyperactivité », ne pas confondre « instabilité psychomotrice » et « instabilité psychoaffective » ( un instable psychomoteur n’est pas un « enfant-roi » ni un « enfant-tyran ») ,

2 – un bilan psychomoteur apporte sa contribution pour faire un diagnostic différentiel entre ces troubles bien distincts, traités de manière très différente (le questionnaire de Conners ne suffit pas…),

3 – le psychomotricien peut depuis bien longtemps aider l’hyperactif notamment par la relaxation thérapeutique adaptée à l’enfant, encore faut-il donner à la psychomotricité la place qui convient,

4 – le suivi thérapeutique implique une formation spécifique sur ce que nous appelons le « dialogue tonique »,

5 – le psychomotricien a suivi une formation sur lui-même et donc sur le « dialogue tonique »,

6 – les résultats par le méthylphénidate sont plus rapides mais la thérapie psychomotrice est sans effets secondaires.

Alors que tous les spécialistes savent que cette molécule devrait être réservée aux rares grands instables psychomoteurs, pourquoi certains médecins jouent-ils aux apprentis sorciers en prescrivant de plus en plus cette molécule même en dehors de ce genre de trouble (troubles génétiques, déficience intellectuelle, dyslexie,…) ? Sans doute parce que tout le monde est satisfait : les parents car l’enfant devient très vite sage, le médecin car il a trouvé une solution rapidement, le laboratoire, évidemment, et même l’enfant qui, comme tout individu, peut vite sentir les bienfaits comme un sportif sous amphétamine. Il va même réclamer son médicament.

Pour mieux comprendre les effets, j’ai même une mère qui m’a avoué avoir pris le médicament de son enfant en disant qu’elle était alors en pleine forme, plus que dynamique et surtout prête à continuer à le prendre…

Je suis aussi orthophoniste et ne voit pas comment une dyslexie peut être corrigée par ce genre de traitement sous prétexte que l’attention sera meilleure. On comprend pourquoi l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS) vient de décider une « mise sous surveillance renforcée » des marques Concerta®, Quasym® et Ritaline®….L’affaire « Médiator® » a dû faire réagir et c’est tant mieux.

Épilogue

Tout compte fait, chaque professionnel de santé devrait, en dehors de toute forme de hiérarchisation de compétences, agir en bonne conscience en donnant des informations qui lui paraissent pertinentes pour aider les patients à décider.
En effet, en dehors de cadres prévus par la loi (qui sont parfois aussi discutés, comme les vaccins par exemple), c’est au patient, ou aux parents s’il est mineur, que revient la décision en toute conscience responsable.
En clair chaque professionnel de santé quel qu’il soit n’est avant tout qu’un conseiller devant un patient ou tuteur responsable.
Dans le cas présent, toute forme de pression directe ou indirecte s’écarte d’une éthique professionnelle, car s’il y a déontologiquement obligation de soin, nous sortons ici du cadre du maintien de la vie du patient pour aller vers un confort de vie. Ce n’est pas la même chose.

Documentations

Le pire est que certains parents sont capables de dire :
« Si tu prends ce médicament je te donnerai des bonbons… » (bourrés d’additifs bien sûr).
=> Pour comprendre l’idiotie aller sur :

Additifs et hyperactivité

Pour plus d’information sur la « surveillance renforcée » de l’AFSSAPS, cliquez sur le lien suivant :

INFORMATION SANITAIRE IMPORTANTE

Je vous conseille aussi vivement d’écouter les trois minutes de la chronique suivante qui est passée sur France culture le 27/09/11. Leyla Dakhli y parle du livre de Yann Diener, On agite un enfant. L’Etat, les psychothérapeutes et les psychotropes, La Fabrique, 2011, 122 p. :

Les idées claires de Leyla Dakhli