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Quand le « dys » (ou autre « handicapé ») devient pire qu’une bête de foire.

avril 12, 2018 - 10:31 No Comments

Préambule

Tout le monde connaît cette situation qui consistait autrefois (mais il n’y a pas encore si longtemps) à montrer dans les champs de foire des « bêtes curieuses » qui n’étaient pourtant qu’une particularité ethnique parmi l’espèce humaine. Les gens venaient se délecter de ce qu’ils considéraient comme ayant d’affreux atours.

À cette même époque, nous parquions aussi en asile tout individu qui ne correspondait pas au « standard psycho-socialo-corporel. »

Notre société a évolué depuis me direz-vous ?

Et bien pas vraiment en fin de compte car la standardisation continue et de plus belle.

On n’enferme plus de la même façon la personne « hors-standard », pour ne la montrer sur les champs de foire que ponctuellement, mais on lui demande de tout faire pour correspondre au plus près à la valeur standard pré-calibrée.

La démarche se veut scientifique, voulant dire sérieuse, si bien que les professionnels qui s’en occupent ont acquis de nouveaux réflexes pour objectiver la situation, le patient quittant le statut de sujet pour devenir un objet d’analyse.

De ce fait, un compte-rendu de situation n’a de valeur depuis quelques années que par ses chiffres, ses écarts-types, ses courbes montrant les disparités, l’éloignement par rapport à un idéal de valeur. J’ai assez de bouteille professionnelle pour dire que c’est bien pire qu’avant. Pas de place pour le hors-standard dans la société actuelle. Et tant pis pour celui qui ne peut pas correspondre à la valeur-type. On va le contraindre non seulement à se montrer à tout un panel de spécialistes, comme la bête de foire, mais on va le contorsionner pour qu’il puisse gommer ce qu’il est pour devenir ce qu’il ne sera sans doute jamais.

D’où me vient cette vision des choses ?

Ce sont surtout des adultes consultant pour leurs propres troubles neurologiques (ou autres) qui m’ont amené à écrire ce billet.
Ils supportent évidemment mal de se retrouver auditionnés, interrogés, évalués, calibrés mais ont aussi du mal à l’avouer.
C’est pourquoi, dans mes consultations, je fais tout pour essayer de ne pas donner l’impression d’un interrogatoire, « comme par la Gestapo » disait une patiente au retour de consultation dans un centre de soins (si une personne a cette impression, il faut l’entendre et adapter son comportement en conséquence, n’est-ce pas ?).

L’exemple du « dys »

Un « dys » (dysphasique, dyslexique, dyscalculique, dysgraphique, etc.) se caractérise par le fait d’être porteur d’un trouble d-u-r-a-b-l-e.

Dans sa vie, il aura en principe vu un tas de spécialistes qui auront tracé des courbes, auront noirci des pages de rapports pour mettre le doigt sur les disparités, les discordances, les dichotomies, etc., donneront un tas de travail supplémentaire surtout si l’évolution n’est pas assez positive.

Les tenants de l’éducation familiale et scolaire auront insufflé d’autant plus le besoin d’aller voir ailleurs d’autres spécialistes (jusqu’à ceux utilisant une méthode miracle au titre ronflant, le praticien rencontré étant reconnu spécialiste en la matière après avoir payé très cher une formation de … quelques heures !) pour tenter enfin de trouver la clé non pas du mieux-être mais du mieux-paraître.

Il y aura bien sûr un sentiment d’échec pour tout le monde au bout du chemin conduisant au rangement dans la classe du « handicap » accompagné du double sentiment d’avoir tout essayé pour éviter cette étiquette et le goût amer de l’échec de standardisation.

Que dire des parents ?

On peut évidemment comprendre les parents responsables au premier chef de l’éducation de leur enfant face aux enjeux sociaux de plus en plus difficiles (accès à l’emploi, reconnaissance sociale, épanouissement personnel, etc.).

Que dire de l’enfant (et de l’adolescent) ?

L’enfant n’a conscience de son trouble qu’à travers le regard de l’autre et en particulier l’analyse de l’adulte. Il sera de ce fait très sensible à l’image qu’on va lui renvoyer, notamment en tant que soignant, réagissant soit positivement ou s’enfonçant dans son trouble. En clair : « ça passe ou ça casse. » De ce fait, il est bon de se rappeler que le soignant doit non seulement travailler sur le trouble mais aussi mettre en avant les valeurs du patient qu’il soit enfant, adolescent ou adulte.

Que dire des patients adultes ?

Les adultes consultent souvent pour des raisons de perte de capacités. Face à ce constat de ne plus être ce qu’ils ont été, ils peuvent être prêts à tous les sacrifices pour parvenir à recouvrer un potentiel, souvent aussi poussés par l’angoisse des aidants.

Mais que dire des professionnels ?

Tous les corps de métiers qui gravitent surtout autour l’enfant (enseignement, médecine, etc.) deviennent de plus en plus anxiogènes. Ils proposent, voire imposent un parcours d’aide et de soins digne d’un champ de bataille, le remplissage de dossiers de plus en plus complexes et vont jusqu’à reprocher de façon directe ou indirecte aux parents de ne pas en faire assez (histoire de se décharger de sa propre responsabilité ou du moins de son propre échec de standardisation …), alors que ces professionnels devraient avant tout épauler, rassurer, calmer l’ardeur de standardisation pour s’intéresser au sujet et non à l’objet d’étude.

Pour finir sur une note positive…

Heureusement nous voyons des « dys » (et autres « handicapés ») portés par un formidable élan de résilience, non pas de résignation face à la différence mais une énergie d’épanouissement qui force le respect de ceux qui sont standardisés.
C’est bien là une ligne de conduite dont il faut s’inspirer pour aider au mieux les personnes simplement… différentes.