Quand la LSVT® fait son marché

février 20, 2017 - 3:21 No Comments

PRÉSENTATION :

La LSVT® est une méthode américaine qui utilise la rééducation intensive pour aider les patients souffrants de la Maladie de Parkinson.

Une rééducation intensive apporte-t-elle une amélioration ?

Bien sûr ! N’importe quel « coach » (terme approprié bien dans la tendance sociale actuelle) vous dira que toute activité intensive apporte une amélioration.

Dans notre société, quand on parle d’activité, on peut faire référence au domaine intellectuel mais aussi et surtout au domaine physique.

Dans le cas présent, les progrès sont facilement mesurables en s’appuyant sur des courbes respectant les critères de fiabilité et de validité. C’est d’une logique statistique implacable.

Mesurer le bien-être est beaucoup plus difficile évidemment voire impossible. Mais notre société de consommation se préoccupe plus de la fonction que de l’être. C’est pourquoi le « coaching » a le vent en poupe et… nos centres médicaux-psychologiques sont de plus en plus débordés. Entre parenthèse, il nous faudrait peut-être un Ministère du « Bien-Être » comme au Boutant ;)

Est-ce que la LSVT® n’a d’intérêt que par le fait que c’est une rééducation intensive ?

Non, bien sûr, d’une part les personnes qui n’ont que peu de connaissances sur la maladie de Parkinson trouvent un intérêt dans les stages de formation, d’autre part l’entraînement vocal présentent un réel apport dès le début de la pathologie quand la sphère haute présente des signes de manque de dynamisme ce qui évite une dégradation dramatique de cette zone pouvant conduire à des troubles tels que la pneumopathie d’inhalation et au décès en cas de dégradation majeure. Je martèle toujours que trop peu de personnes souffrant d’un syndrome parkinsonien bénéficient d’une aide orthophonique. Cette aide n’est pas pour le confort, c’est carrément vital.

La rééducation intensive proposée par la LSVT® est-elle une panacée ?

La maladie de Parkinson se caractérise par une rétraction neuro-musculaire plus ou moins importante, une hypertonie notamment axiale, donc de la sphère haute pouvant entraîner une discordance pneumo-phonique par perte de l’amplitude de différence entre la tension et la détente, la base même de l’harmonie gestuelle. Seulement, on a tendance à oublier la prise de conscience du relâchement en ne s’axant que sur le renforcement alors que l’hypertonie est déjà trop forte.

La LSVT® semble ne pas assez prendre en compte un élément essentiel pour améliorer le mouvement : la prise de conscience du relâchement neuro-musculaire, la diminution des réactions paratoniques, la relaxation psychomotrice (*). Encore faut-il avoir une formation sur ce plan mais c’est ce qui semble manquer aux tenants de cette méthode qui au passage ne réservent leur programme qu’à ceux qui auront suivi leur formation moyennant finance (**).

Pourquoi dire que la LSVT® fait son marché ?

J’ai longtemps enseigné la maladie de Parkinson au centre de formation en orthophonie à Nantes et je dois dire que la façon de la LSVT® de transmettre un savoir qu’aux seuls initiés (attitude louable sur le plan commercial, me direz-vous) en verrouillant de manière si habile toute diffusion me pose un sacré problème eu regard de notre éthique européenne, de notre façon de concevoir la transmission du savoir pour la santé de tous.

Observez l’organisation marketing de la méthode et vous verrez que tout est parfaitement rôdé sur ce plan mais à mon sens business et santé ne font pas bon ménage.

Je veux bien entendre que la méthode LSVT® ne met pas le profit au premier plan mais encore faudrait-il que les tenants de cette technique m’en apporte la preuve… en me montrant au détail leur programme de formation par exemple.

Je veux bien qu’il faille une formation pour s’initier à une technique, il n’en demeure pas moins que ceux qui se retrouvent sur la liste de formation après seulement 12 heures d’initiation et qui recrachent au bassinet au bout de deux ans au maximum pour rester sur la liste des techniciens LSVT® ne se transforment pas pour autant en seuls spécialistes de la maladie de Parkinson.

En clair, arrêtons de tout faire tourner autour de la LSVT®. Il y a bien d’autres approches tout aussi intéressantes, même si elles font moins de tapage pour se mettre en haut du panier.

On me demande parfois quelles sont « les autres méthodes qui marchent » ?

D’abord, plutôt que méthode, je préfère parler de technique ou d’approche.

Prenons juste un exemple : Il est clair que la LSVT® mise sur le renforcement moteur. C’est intéressant. Elle agit comme un « coach » sportif. Mais l’harmonie gestuelle ne se fait pas que par renforcement. Il faut qu’il y ait une échelle de différence tension/détente. Tout bon coach le sait. Alors, si le parkinsonien dysarthrique est paratonique (ce qui est plus que fréquent), il faut lui faire découvrir ou redécouvrir le relâchement volontaire pour que le mouvement retrouve mieux son naturel et son économie. Cet élément n’est pas dans le protocole LSVT®. Si à partir de là, les tenants de la méthode LSVT® l’ajoute dans leur programme, dites bien que c’est ma Propriété Intellectuelle ;)

Ce ne sont pas les méthodes exclusives qui nous font avancer mais les formations variées qui nous permettent de mieux nous adapter à chaque cas spécifique.

Personnellement, je suis allé même chercher en dehors des sentiers occidentaux… Mes formations vont de techniques asiatiques à d’autres plus occidentales telles que la relaxation thérapeutique pour parler d’autres choses que ce qui est fait en LSVT®. J’utilise aussi des techniques qui s’apparentent à ce qui se fait en LSVT® sans en porter le nom.

Encore une fois, je n’ai rien contre cette approche intensive et je n’ai rien contre le fait que certains de mes patients aillent voir des collègues LSVT®. Je ne pêche pas pour ma chapelle.

Une rééducation intensive peut avoir son intérêt surtout dans des cas spécifiques, notamment pour les MPI débutantes avec perte d’énergie axiale.

Je me méfie par contre de ce genre d’entraînement dans les cas de Parkinson Plus (représentant tout de même environ 15 % des pathologies parkinsoniennes) lorsque l’axe est bien trop hypertonique. Il est tout de même gênant d’ajouter la dysphonie à la dysarthrie… (genre de choses que j’ai rencontré après rééducation LSVT®)

Sans nier, en aucun cas, l’efficacité de la LSVT®, vous voyez bien que d’autres approches ou techniques sont possibles voire essentielles. Comme quoi, il ne faut jamais se contenter de méthodes mais chercher, se former, douter, avancer, corriger, s’adapter à chaque cas.

Pourquoi ne pas suivre qu’une méthode ?

Il est certain que tout ce que nous avons appris en formations ou en stages, si possible de manières variées, nous apprend à adapter le soin à la singularité du patient et à son état du jour. D’où l’importance de varier les formations.

Mettre en place un protocole de soin sans tenir compte de l’état du jour sous prétexte de suivre une méthode à la lettre me chagrine voire me révolte.

Un soignant ne doit être en aucun cas un répétiteur. Ce n’est pas un trouble qu’il a face à lui mais un patient porteur d’un trouble.

Mais alors pourquoi les courbes de résultats montrent une efficacité de la méthode LSVT® ?

Tout vient de la rééducation intensive. Créez n’importe quelle méthode sur le plan moteur ou neuro-moteur basée sur le conditionnement intensif et vous obtiendrez rapidement des résultats tangibles. Ce n’est pas un scoop.

Il est vrai que le reconditionnement de la mobilité de la sphère haute a toute son importance (parfois vitale) dans le cas de maladie de Parkinson et j’ai confiance dans n’importe quel professionnel intéressé par cet engagement thérapeutique, formé à la méthode LSVT® ou autres approches, peu importe pourvu qu’on s’intéresse au sujet (et non à l’objet) présent dans le cabinet.

Pourquoi certains parkinsoniens sont prêts à faire des kilomètres pour suivre cette méthodes ?

N’importe quelle personne atteinte d’une pathologie est à l’affût de tout ce qui peut améliorer son état et c’est logique. Mais il faut savoir aussi qu’une personne atteinte d’un syndrome parkinsonien peut avoir une fragilité frontale. De ce fait le discernement, le recul nécessaire peut être altéré poussant le sujet à imaginer qu’une seule méthode suffira à améliorer leur état. Il fonce donc tête baissée.

Il y a une certaine logique face à la situation de dégradation du potentiel, mais il serait bon et sain de ne pas en profiter commercialement en laissant croire que la seule issue est d’utiliser LA méthode qui a le vent en poupe.

Il en est de même du côté des professionnels de santé qui, même dans le cas de recherche d’augmentation du nombre de patients, ont tout intérêt à ne pas se contraindre à une seule méthode de travail. Il en va de leur crédibilité professionnelle et de leur adaptation à la singularité de chaque patient.

Pourtant, en lisant les commentaires à vision unilatérale LSVT® sur les réseaux sociaux, je me dis que l’élan marketing touche tous les domaines même l’orthophonie…

Quel est enfin le risque sous-jacent dans le fait d’utiliser exclusivement une méthode intensive ?

La Sécurité Sociale pourrait finir par entrer dans le jeu en accordant une prolongation de soin (avec parcimonie) que dans le cas de résultats objectivés sur un instant suffisamment court ! Sympa dans le cas de troubles dégénératifs n’est-ce pas ! Ça se fait déjà ailleurs comme… aux États Unis (tiens, tiens… d’où vient donc la LSVT® ?)

Que faire si vous n’êtes pas estampillé LSVT® ?

Faîtes confiance à votre formation professionnelle, adaptez-vous au patient en face de vous et si vous pensez manquer de techniques, faîtes comme beaucoup d’orthophonistes savent faire : formez-vous dans la diversité, allez spécifiquement piocher toute info sur le travail vocal en misant au besoin sur l’intensif, histoire de faire un traitement style « générique de LSVT®  » (***).
En effet, jusqu’à preuve du contraire, la LSVT® n’a pas le monopole du travail intensif ou alors dès demain je m’en vais déposer le brevet de l’invention de la roue.
Je n’ai personnellement pas attendu l’arrivée de cette méthode sur le marché pour proposer un travail vocal intensif et je ne suis pas évidemment le seul… (*****)

J’y ajoute une touche personnelle issue de ma formation de psychomotricien : le travail sur la prise de conscience du relâchement neuro-musculaire.

Que faire encore ?

Demander à une personne formée LSVT® de donner des exemples d’exercices… ah, non ça ce n’est pas possible en fait, elle s’est engagée à ne pas transmettre des infos… copyright oblige… même si les tenants de cette méthode ne sont pas gênés d’aller chercher des idées ailleurs, les auteurs de ces idées-ci ayant la présence d’esprit de mettre davantage en avant l’éthique professionnelle que la protection intellectuelle).

CONCLUSION

La LSVT® est une méthode de conditionnement pour objectiver des résultats rapides. Elle a certes son efficacité mais aussi ses limites. Bien d’autres approches sont intéressantes, voire complémentaires, sans avoir forcément une estampille de protection de la marque !

De grâce, chers collègues, méfiez-vous du miroir aux alouettes, ne tombez pas dans le travers de l’hyper-technicité. Je ne voudrais pas que vous souffriez de « monométhodose infectieuse » (***) en vous cachant derrière un protocole de soins qui transforme le patient non pas en sujet mais en objet de traitement, même si c’est sécurisant puisqu’en cas d’échec on peut toujours se rassurer en disant que c’est le patient qui ne s’est pas adapté à une technique qui a fait ses preuves d’efficacité, courbes à l’appui. La bonne aubaine quand on sait qu’il y a autant de parkinsoniens que de maladies de Parkinson !

Je critique surtout l’élan marketing qui veut laisser croire qu’il n’y a que la LSVT® qui marche. C’est très prétentieux de le dire et de l’écrire, pour ne pas dire litigieux…

P. S. :
Ai-je poussé le curseur un peu trop loin ?

J’aimerais bien mais c’est surtout pour secouer le cocotier et récolter les bons fruits. Alors maintenant, à vos critiques ;)

(*) une prise en charge psychomotrice peut répondre à ce besoin mais qui en a l’idée ?…

(**) Voici ce qu’étaient les tarifs de formation LSVT® LOUD (destinée aux orthophonistes) les 13 et 14 octobre 2016 à Paris (pour seulement 12 H 30 en deux jours) :

-> 595 € pour les petits nouveaux (pas 599 c’est réservé au domaine commercial, voyons ! Mais pas 600 non plus, c’est trop cher.)

-> 310 € pour la personne déjà certifiée pour pouvoir rester sur la liste de certification qui n’est valable que pour deux ans !
[Les tenants de cette méthode :
- soit pensent que les stagiaires ont des pertes importantes de mémoire (une perte de plus de 50% en deux ans, c'est mathématique),
- soit proposent plus de 50 % de nouveautés tous les deux ans (c'est mathématique),
- soit veulent que les certifiés crachent à nouveau au bassinet pour conserver l'estampille LSVT® mais ce serait être mauvaise langue que de l'imaginer.]

-> 410 € pour les étudiants (un rabais s’impose mais papa-maman peuvent peut-être payer).

Il faut dire que maintenant il existe aussi la LSVT BIG® pour les kinés (et ergos) dans les mêmes conditions d’organisation. La démonstration que j’ai vue s’apparente au taï-chi-chuan sans en porter le nom ; une présentation si mécanique occultant sa source essentielle de respiration et de détente mais c’est vrai que c’était un exposé très rapide…
Toujours avec l’idée d’une rééducation intensive avec évidemment l’estampille LSVT®, je me demande si on ne va pas nous pondre la même chose à destination des orthoptistes, des neuro-psychologues, des psychomotriciens, … (bien que ceux-ci soient difficilement « 
méthodables« , on ne les a pas, en principe, formatés dans ce sens)
D’autres méthodes ont déjà brûlé ainsi leurs ailes par le passé. Permettez-moi de taire leur nom…

(***) C.f. : le billet suivant :
la monométhodose infectieuse

(****) voir le billet suivant :
Quand le soignant devient médicament

(*****) par exemple Johnson et Pring ont proposé une méthode de stimulation intensive des fonctions laryngo-respiratoires, de la prosodie, de l’articulation en 1990 alors que la LSVT® date de 1994. Et bien d’autres travaux datent d’avant 1994 comme ceux de Downie et al. (1981), Scott et Caird (1983), Hanson et Metter (1983), Robertson et Thomson (1984), Rubow et Swift (1985), Le Dorze et al. (1992), Adams et Lang (1992)… pour ne lister que certains de ceux cités dans le livre la maladie de Parkinson dirigé par le Pr André Rascol (p. 227 et suivantes, Acanthe, Masson, Paris, 1998).

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